Nepia, la première vedette

  • George Nepia, le splendide arrière et sûrement l'une des premières stars du rugby mondial. George Nepia, le splendide arrière et sûrement l'une des premières stars du rugby mondial.
    George Nepia, le splendide arrière et sûrement l'une des premières stars du rugby mondial.
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Il est né un 25 avril en principe en 1905. George Nepia sidéra la planète ovale entre les deux guerres quasiment sans image et avec très peu de sélections. Retour sur un parcours légendaire.
 

Il est né un 25 avril et il est considéré comme la première grande vedette du rugby international, le premier joueur « hors norme », vu comme une attraction en soi. L’impact de George Nepia sur les foules fut à peu près comparable à celui de Serge Blanco ou de Jonah Lomu bien plus tard. Évidemment, en Europe, on le remarquait aussi pour sa peau cuivrée et ses traits polynésiens caractéristiques, même s’il ne fut pas le premier Maori à porter le maillot Noir. Mais il fut assez brillant pour inspirer ses lignes en 1925 à un journaliste anglais : "La question n’est pas de savoir si George Nepia est le plus grand arrière de l’histoire, mais qui, parmi les autres, serait digne de faire les lacets de ses chaussures Cotton Oxford." Ces lignes ont été écrites durant la longue tournée de 1924-1925, celle des « invincibles », le principal théâtre de la carrière de Nepia alors âgé de 19 ans. Sur 32 matchs entre le 13 septembre et le 18 février, il en joua… 32 au poste d’arrière et les gagna tous.

Il en joua même deux en France à Colombes, et à Toulouse. "Yves Noé, ancien manageur du XV de France (décédé en 2002, N.D.L.R.) avait entendu parler de ce match durant sa jeunesse. Il racontait que les Toulousains s’étaient pressés en masse pour le voir. Même en France, George Nepia était une attraction", explique Didier Navarre, notre collaborateur. Le stade des Ponts-Jumeaux était plein à ras bords et, fait inédit, quinze journalistes britanniques avaient demandé une accréditation. "Il n’était ni petit ni grand mais ses cuisses étaient comme des troncs d’arbres et son cou semblait assez musclé pour résister à la guillotine, écrivit Denzil Batchelor plume du moment. Il bondissait d’un camp à l’autre comme une panthère noire qui sortirait de sa cage…" Athlétiquement, c’était un phénomène.. Son plaquage était meurtrier. Au collège agricole, son instructeur, Elder Moser lui avait tout appris "Ouvre les yeux, quand tu plaques. N’attends pas le mec tête en avant, qui va te percuter et d’envoyer bouler. Un gros, tu le prends à l’estomac avec ton épaule. Tu vas lui faire cracher ses poumons. La seconde fois, si tu refais ça, tu vas probablement prendre un coude dans la gueule. Là tu prendras ton mec en dessous des genoux en te jetant agressivement sur lui. La troisième fois, il jouera au pied." À 16 ans, en 1921, il avait déjà fait un match de sélection Nord-Sud avant la tournée en Australie, mais les sélectionneurs n’avaient pas osé le prendre, puis il avait été tiré vers le haut par la fameuse équipe de Hawke’s Bay des frères Brownlie, l’une des provinces les plus dominatrices de l’histoire (27 défenses du Ranfurly Shield). Nepia fut tellement célébré qu’on accole à sa carrière toute une série de premières avec quelques approximations. 

Il brise le rôle de l’arrière « gardien de but »

Il faut comprendre aussi que le rugby de cette époque était très différent de celui d’aujourd’hui. On a souvent dit que Nepia  fut le premier arrière offensif, les historiens pointus nous ont fait remarquer qu’il eut un prédécesseur, Billy Wallace de Wellington de la tournée de 1905-1906. On a dit aussi que George Nepia fut le premier arrière à s’intercaler. Les mêmes historiens pointus nous ont expliqué que Nepia ne s’intercalait pas vraiment, pas plus que Wallace d’ailleurs. Ils se mêlaient de temps en temps à la ligne d’attaque. Mais c’était osé car  à cette époque, les arrières jouaient essentiellement un rôle de gardiens de but, pour récupérer les ballons expédiés par l’adversaire et les dégager ou alors, plaquer en dernier ressort. Nepia impressionnait en se mêlant avec talent à l’escouade offensive pour faire un « plus un » dans le jeu déployé. Le fait de s’intercaler vraiment pour prendre en tranchant un espace ménagé par une combinaison viendra plus tard.

Certains récits expliquent d’ailleurs que les All Blacks de 1924-1925 ne donnaient pas énormément de ballons d’attaques à Nepia. Apparemment, la supériorité  de l’arrière maori s’exprimait ailleurs. Il avait pour lui le jeu au pied,  la férocité du plaquage mais surtout, les comptes rendus font état de sa faculté à s’interposer au milieu des avants adverses qui avançaient souvent en dribbling, comme une meute de loups qui gardait  la balle à ras de terre dans leurs pieds. George Nepia n’hésitait pas à plonger dans cette jungle, avant de se relever ballon en main et de « contre-attaquer » en bousculant sévèrement les adversaires et de les renverser comme des quilles. C’est ce qu’il fit à Swansea face aux Gallois devant 50 000 spectateurs en mettant d’entrée hors de combat, le vieillissant capitaine adverse Jack Wetter (qui revint pourtant finir le match totalement commotionné). Son dynamisme avait quarante ans d’avance, si George Nepia fut précurseur de quelque-chose c’est sans doute dans ce domaine, la relance et la contre-attaque. Le plus incroyable, c’est qu’il découvrait complètement ce poste d’arrière. Avec sa province de Hawkes Bay, il jouait ailier ou premier cinq-huitième. Il fut placé à l’arrière uniquement pour le match de sélection de l’été 1924 entre l’Ile du Nord et l’Ile du Sud et creva tout de suite l’écran. La légende dit que les sélectionneurs avaient pris cette décision pour permettre au neveu de l’un d’entre eux d’être testé comme cinq-huitième.

Nepia demanda des conseils à son cousin Walter McGregor qui lui mit dans la tête les bases de ce poste très spécifique : prendre les ballons de volée, plaquer à fond, soigner ses dégagements «en spirale». Avec ce viatique, sa carrière bascula dans l’irrationnel. Il marqua la bagatelle 77 points lors de la fameuse tournée, mais zéro en test (c’est Nicholl qui butait) Nepia n’a d’ailleurs marqué qu’un seul essai en test-match durant toute sa carrière.

Du quinze au treize pour sauver sa ferme

C’est sans doute plus beau ainsi car sa trajectoire peut difficilement se traduire en chiffres, elle repose sur des sensations qu’éprouvaient les foules à la voir jouer. Il n’a porté que que neuf fois la tunique des All Blacks avec qui il n’a jamais marqué d’essai. En 1928, il fut carrément oublié par les sélectionneurs pour la tournée en Afrique du Sud. En tant qu’« homme de couleur », la Fédération sud-africaine avait fait comprendre que sa présence n’était pas souhaitable. Il y eut quelques protestations de ci de là, sans conséquences, mais la tournée se déroula sans lui. En 1929, il se blessa trop vite lors de la tournée en Australie, un seul test joué à moitié. Pour le voir avec le maillot Noir, le public néo-zélandais attendit dont 1930 et la tournée des Lions, jubilée de quatre tests (une défaite trois victoires). À 25 ans, il avait terminé son parcours en Noir.

Pourquoi une carrière aussi brève ? Les échanges internationaux n’étaient pas aussi nombreux qu’aujourd’hui. Et puis, après avoir travaillé dans un magasin de laine, il acheta sa propre ferme, c’est ce qui explique qu’il eut du mal à maintenir son niveau car il opta par commodité pour une nouvelle province, East Coast,. Son talent y fut moins mis en lumière qu’à Hawke’s Bay. En 1935, il fut oublié pour la Tournée des All Blacks en Europe, il compensa par une tournée avec les Maoris en Australie. Parallèlement, il  il fut  une victime typique de la crise de 1929 et la chute du prix des denrées agricoles. Alors, il lança un pavé dans la mare en acceptant les offres d’un nouveau club treiziste londonien Streatham and Mitcham. Il avait reçu un télégramme et avait passé deux jours à réfléchir avec son épouse. Un de ses cousins avait accepté une offre analogue en échange de cent livres, Népia réfléchit quel prix il pourrait demander vu sa réputation. Il tenta 500 livres, on lui dit oui, c’était la plus grosse somme jamais offerte à un joueur du championnat treiziste. "J’ai eu l’opportunité exceptionnelle d’assurer le développement de ma ferme", commenta-t-il sobrement.

La décision impliquait un gros sacrifice,  ne pas voir sa famille pendant deux ans. Il prit le bateau le cœur un peu lourd, mais trois jours après son débarquement, il jouait à Londres son premier match professionnel et son nom attira 20,000 spectateurs. Il resta deux ans en Angleterre (transfert à Halifax) avant de revenir au pays et jouer pour la sélection treiziste néo-zélandaise, les Kiwis. Il les conduit à une victoire historique 16-15 sur l’Australie en 1937, son dernier exploit sportif avant de se retirer dans sa ferme laitière. 

En 1947, la NZRFU décréta une amnistie générale et le quinze lui ouvrit à nouveau ses portes. À 44 ans, il jouait encore, et affronta même son propre fils dans une rencontre interclubs puis il devint arbitre et pour son dernier match, Bob Scott l’un de ses successeurs à l’arrière des AB lui offrit une transformation à tenter. Il vécut jusqu’en 1986 avec autour de sa tête l’auréole d’un saint. et son visage sur un timbre-poste. On écrivit même une pièce de théâtre sur lui. Le bouche à oreille, la force des mots d’une société encore littéraire l’avaient élevé au rang de mythe. Premier héros national de ce pays neuf. Il révéla même qu’il s’était vieilli de trois ans pour ne pas faire peur à ses premiers entraîneurs.  Il aurait eu donc 16 ans lors des exploits de 1924-1925.

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