Les personnages du rugby français : Philippe Sella, l'incomparable

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    Philippe Sella, l'incomparable Midi Olympique / Midi Olympique
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Premier joueur au monde à atteindre le seuil mythique des 100 sélections avec son pays, Philippe Sella a gravé à jamais l'histoire du rugby français. Retour sur ce monstre vivant, modèle d'humilité et de simplicité.

Au cours des les longs séjours que j'ai eu la chance d'effectuer dans des pays étrangers, il y a toujours deux noms d'internationaux français qui m'ont accompagnés. Sitôt que je déclinais ma nationalité, les regards s'illuminaient et deux noms revenaient sans cesse : ceux de Serge Blanco et de Philippe Sella. Deux références mondiales de notre jeu, dont n'importe quel joueur français peut être fier. La légende biarrote a déjà été évoquée récemment dans ces mêmes colonnes. Alors place à la légende agenaise...

Il suffit de jeter un œil au palmarès de Philippe Sella pour comprendre pourquoi, encore aujourd'hui, il est si populaire à travers le monde. International de 1982 à 1995, Sella a totalisé 111 sélections, donc 110 comme titulaire et disputé trois Coupes du monde (1987, 1991 et 1995) dont une finale (87) et une demi-finale (95). Il fut l'un des grands artisans du Grand chelen du XV de France en 1987, et a remporté le Tournoi à six reprises. Et l'on ne parle pas de ses apparitions remarquées sous le maillot des Barbarians français, à six reprises entre 1983 et 1994. Voilà pourquoi encore aujourd'hui, le nom de Philippe Sella résonne dans le monde entier. Il résonne bien entendu en France aussi, et plus précisément du côté d'Agen où il est une véritable légende vivante. En seize saisons passées avec le SUA, son club de coeur, Sella a soulevé deux Brennus (1982 et 1988), remporté deux du Manoir (1983 et 1992), disputé trois finales et quatre demi-finale de championnat de France.

Formé à XII

On a parfois tendance à l'oublier, mais Philippe Sella n'a pas découvert le rugby par le XV. Il l'a fait par le XIII, qu'il a pratiqué au sein de son premier club, l'AS Clairac XIII avec lequel il a évolué jusqu'en cadets avant de rejoindre l'autre club de Clairac, celui à XV, pour embrasser une forme de jeu qu'il n'allait plus quitter jusqu'au terme de sa carrière. C'est peut-être par sa formation à XIII que le jeune rugbyman a commencé à prendre goût aux contacts, et surtout à son geste préféré, le plaquage. Car bien qu'il ait inscrit 30 essais sous la tunique bleue, Sella préférait largement administrer un plaquage désintégrant plutôt que de marquer un essai. En clair, il était l'anti-thèse de notre Teddy Thomas contemporain. Et pourtant, l'Agenais marquait d'aussi beaux essais que l'ailier du Racing 92... Il devint d'ailleurs le quatrième joueur de l'histoire du Tournoi à en inscrire un à chaque match du Tournoi des 5 Nations 1986. Et tout le monde se souvient encore de celui qu'il marqua en 87 à Twickenham face à l'Angleterre, au terme d'une course folle de 65 mètres après une interception. Et pourtant, son truc, c'était la défense. Il prenait un malin plaisir à frapper quand l'attaquant s'y attendait le moins. Avec son mètre quatre-vingts un et ses quatre-vingt quatre kilos, Sella était râblé, dense et incroyablement tonique. Un roc sur lequel venaient s'échouer les meilleurs trois-quarts de la planète. Sa tonicité lui permettait même de jouer les perce-muraille, mais il préférait largement la passe et l'évitement au défi physique. Ses qualités techniques en faisaient un excellent régulateur de l'attaque du XV de France. C'est parce qu'il était aussi complet que Sella était aussi incontournable. Et qu'est ce qui pourrait mieux le prouver que ses 110 titularisations sur un total de 111 sélections ? Personne, sur Terre, ne se réjouissait à l'idée d'affronter Philippe Sella. Si ce n'est pour l'honneur d'affronter un tel joueur... Les Anglais l'avaient même rebaptisté « Superman Sella ».

Un modèle de discipline

Tout cela n'est pourtant jamais monté à la tête de l'Agenais. D'un naturel humble, simple et discret, Philippe Sella n'était pas une grande gueule. Et il ne l'est jamais devenu, malgré les gloires. Bien que leader du XV de France, il en fut un capitaine discret, ne portant le brassard qu'à quatre reprises au cours de son immense carrière. Il laissait volontiers ce rôle aux autres, se montrant exemplaire dans son rôle de soldat dévoué à l'équipe. On ne l'a jamais vu hausser le ton contre un arbitre, ni provoquer un adversaire ou encore moins se battre. Et pourtant, un jour, il écopa d'un carton rouge. C'était à l'occasion de sa 99ème sélection, face au Canada en 1994. Ce jour là, le centre reçu consécutivement deux cartons jaunes dans le même match, qui lui valurent une expulsion définitive. Au vrai, l'arbitre de la rencontre avait cru voir Sella se battre contre un adversaire. En réalité – et après revisionnage des images, une rareté à l 'époque – Sella tentait de séparer deux belligérants. Ce carton rouge fut même effacé de sa carrière, mais le souvenir de la douleur persiste, d'autant que le XV de France avait perdu 18-16 : « La 99ème sélection a été douloureuse. Je me souviens avoir regagné le vestiaire en chialant comme un gosse parce que j'avais reçu deux cartons jaunes. Cela m'avait marqué. Mais j'ai appris de ces erreurs là », nous confiait-il en 2019.

Sella-Gerber, le duel qui n'a jamais eu lieu

Certains ont un regret concernant le centre du XV de France : celui de ne l'avoir jamais vu affronter le grand Danie Gerber. Centre redoutable et redouté des Springboks dans les années 80, le Sud-af' était considéré comme l'un des meilleurs mondiaux à son poste. Et puis il était tout ce que Sella n'était pas : un tank, un train, un bus, enfin tout ce qui prend difficilement le moindre virage. Gerber était une véritable brute, qui rentrait droit dans les défenses, et était craint par toute la planète. Mais l'isolement de l'Afrique du Sud en raison de l'apartheid a fait que Gerber n'a connu que 24 sélections en 12 ans de carrière, au cours desquelles il n'a jamais croisé la route de Phillipe Sella. Leur duel, à coup sûr, aurait été sensationnel.

L'autre grand regret de Philippe Sella aura peut-être aussi de n'avoir jamais été professionnel. Si on le lui avait proposé, on gage qu'il aurait signé des deux mains. En mai 2019, il confiait ceci aux caméras de Midi Olympique : « Mes meilleurs souvenirs ? Au delà des matchs, je dirais les tournées. A cette époque où le rugby était encore amateur, elles étaient les seuls moments où nous vivions comme des professionnels : nous avions l'occasion de passer le maximum de temps ensemble, ne faire que ce que nous aimions, du rugby pour, in fine, jouer un match et tout donner pour le gagner. Que c'était bon ! » Après avoir pris sa retraite internationale au terme de la Coupe du monde 1995 et cette savoureuse victoire contre les Anglais qui leur a offert la troisième place (« Tout le monde nous parlait de notre défaite en demi-finale, mais à mes yeux, cette victoire contre l'Angleterre a beaucoup de valeur car les Anglais nous ont toujours donné beaucoup de fil à retordre dans les années 80 » avait-il déclaré sur le sujet), Sella s'est lancé un ultime défi : quitter son cocon agenais pour relever un dernier défi en Angleterre chez les Saracens, où il a rejoint une équipe bardée de stars mondiales, telles que l'ouvreur australien Michael Lynagh, le flanker bok François Pienaar ou le numéro huit anglais Richard Hill. Une équipe de légende, dans laquelle on l'a surnommé le « Coq sportif », avec laquelle il décrocha la Coupe d'Angleterre en 1998, ajoutant ainsi un dernier titre à un palmarès déjà long comme le bras. L'incomparable Philippe Sella pouvait alors regagner la quiétude de sa campagne lot-et-garonnaise. Le guerrier avait bien mérité un peu de repos. Avant de nouvelles aventures, cette fois en tant qu'entraîneur. Mais c'est une autre histoire...

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