Et à la fin, tout le monde sort libre

  • Atcher, Altrad, Laporte et Simon ensemble pour France2023
    Atcher, Altrad, Laporte et Simon ensemble pour France2023 - Isabelle Picarel
Publié le , mis à jour

Le rugby français vient de vivre une semaine historique : pendant près de 35 heures, certains de ses plus hauts dirigeants étaient placés en garde à vue. Le rebond à sensation d’une affaire née il y a trois ans, dans le huis clos de Marcoussis. Et qui pose questions à l’international, jusqu’à l’attribution de la Coupe du monde…

Les cinq hommes sont donc sortis libres, ce mercredi soir, après plus de 35 heures de garde à vue à la police judiciaire parisienne. L’épilogue de 72 heures où tout s’est soudainement accéléré, dans une affaire vieille de bientôt 32 mois pour son volet juridique, six de plus pour son volet médiatique. Et de l’acronyme judiciaire à revendre : le ministère des Sports qui saisit l’IGJS (Inspection générale de la jeunesse et des sports) puis le PNF (Parquet national financier), qui confie l’enquête à la BRDE (Brigade de répression de la délinquance économique). De l’été 2017 à janvier 2018, il y aura eu des rapports, des interrogatoires et des perquisitions menées en janvier 2018 aux domiciles des protagonistes ainsi que dans leurs bureaux, parisiens ou montpelliérains. Et puis ? Un silence juridique et donc médiatique, pendant plus d’un an et demi. Le dossier, vite baptisé « Affaire Laporte-Altrad », s’en arrêterait donc là ? C’est l’information de Midi Olympique, dans son édition de ce lundi, qui a finalement dévoilé une bulle prête à éclater.

Tentatives multiples de reporter les auditions

Bernard Laporte, était convoqué mardi matin pour audition par la BRDE, dans les locaux de la police judiciaire parisienne. Il n’était pas seul : son second Serge Simon, l’homme d’affaires Mohed Altrad (partenaire maillot du XV de France, de la Coupe du monde 2023 et président de Montpellier), le directeur général du comité d’organisation de la Coupe du monde 2023 Claude Atcher et le responsable du pôle international de la fédération Nicolas Hourquet étaient également de la partie. L’hypothèse de leur convocation avait déjà circulé, durant le dernier Tournoi des 6 Nations. Selon nos informations, c’est le mercredi 1er avril que tout l’aréopage devait initialement être entendu. Mais ça, c’était avant la Covid et ses restrictions.

Nouveau rendez-vous, : fin juillet, les cinq hommes et leurs représentants juridiques sont informés d’une convocation le 22 septembre. Mais personne n’en dit rien, convaincus qu’ils parviendront à faire reporter l’audience jugée trop proche de l’élection à la FFR. Des demandes en ce sens, multiples, parviennent au procureur pendant l’été. Lundi, l’avocat du président de la Fédération, Maître Versini-Campinchi le confirmait : « J’ai fait quatre démarches en leur demandant d’être raisonnables, de ne pas débarquer comme un chien dans un jeu de quilles dans un processus électoral démocratique, d’attendre que la campagne soit terminée. Cela a été refusé et je trouve cela regrettable. »

Chacun jugera de la pertinence du timing. Toujours est-il que, lundi encore, alors que l’information des convocations était désormais parue dans nos colonnes, les avocats des cinq protagonistes tentaient encore de faire reporter l’audience. En vain.

La Coupe du monde en questions

Lundi toujours, le téléphone fume. L’entourage s’active. « Il n’y a rien dans le dossier. Cette audition est déplorable. Et d’ailleurs, ils sont convoqués en audition libre. » Raté. À 12 h 15 mardi, l’AFP annonce le placement en garde à vue des cinq hommes. En réalité, ce régime de garde à vue leur a été signifié dès leur arrivée dans les locaux de la PJ, aux alentours de 9 h 30.
La suite se déroule dans le secret des interrogatoires. Difficile, pendant deux jours, d’y voir vraiment clair. Il faut se projeter dans l’imaginaire pour visualiser la scène d’un état-major, celui de la deuxième fédération sportive la plus puissante de France, enfermé pour 24 heures au moins et à disposition de la police, pour plusieurs séances de « cuisine ». « Les entretiens se passent bien, sur un ton apaisé » jure un salarié de la FFR, membre du premier cercle autour de Laporte. Un autre se fait moins affirmatif : « Les interrogatoires sont solides. C’est éprouvant pour eux. » Maître Versini, encore lui, lève un coin du voile dans la journée de mercredi, dans une interview qu’il accorde à midi-olympique.fr. « Depuis de très longues heures, les enquêteurs cherchent la lampe à la main ce qu’il y a dans le dossier. Ils n’ont rien trouvé et continuent donc de chercher. » Pour ce qui est sûr : les cinq hommes ont pu profiter d’une nuit pleine, de mardi à mercredi, pour décompresser et recharger les batteries. Pas de réveil intempestif, au milieu de la nuit, pour un interrogatoire surprise que s’autorise parfois la maison « PJ ».

Mais mercredi matin, sur le coup des 8 h 30, une mauvaise nouvelle de plus : la garde à vue est prolongée de 24 heures. Les auditions reprennent, pour une deuxième journée. Et les questions, depuis mardi, font peu de cas du point de départ de l’affaire (pressions supposées de Bernard Laporte sur la commission de discipline au profit du MHR de Mohed Altrad). C’est l’attribution du Mondial 2023 qui intéresse principalement les enquêteurs. Comment la France a-t-elle retourné la situation en sa faveur ? Que s’est-il passé, lors du voyage de la délégation France 2023 en Géorgie et en Mongolie, à quelques jours de l’annonce de l’attribution ? Sur ces interrogations, les enquêteurs s’attardent.

Jeux de communication

Dehors, en marge de ces interrogatoires, ce sont les avocats qui ont occupé le terrain médiatique. Deux lignes de communication clairement définies, partagées et identifiables : le timing de la convocation, à 11 jours seulement de l’élection à la présidence de la FFR et après de trois ans d’enquête, est la signature d’un règlement de compte. « Le problème c’est que des guerres internes au rugby français sont en cours depuis plusieurs mois. Et Monsieur Altrad en est une victime collatérale », promet Antoine Vey, star montante du barreau et avocat de Mohed Altrad en même temps que Julian Assange. « Cette affaire sort à dix jours des élections pour faire capoter la candidature de Bernard Laporte », poursuit Pierre Blazy, avocat de Serge Simon.

La raison des mots serait donc identifiée, pour les avocats : un règlement de compte Ligue-Fédé, Goze-Laporte. Sans les citer, Laporte avait tenu la même ligne, la veille dans un communiqué publié par un tierce sur son compte Facebook, alors même qu’il était en garde à vue : « C’est une véritable tentative de putsch dont la motivation des auteurs ne fait aucun doute. Tout ceci participe d’une véritable stratégie électoraliste assez nauséabonde […] Je dérange le monde professionnel, que j’ai obligé à contribuer solidairement au monde amateur, et qui aimerait beaucoup me voir chuter au profit d’une équipe plus malléable pour ne pas dire servile. » Attaqués frontalement, ni la Ligue, ni le camp Grill ne répondent à ce qu’ils considèrent, loin des micros, comme « des gesticulations, la dernière cartouche qu’il lui reste dans le barillet. »

La ligne de communication est pourtant martelée par les avocats, à tour de rôle. Elle emprunte également une autre courbe : le caractère excessif de la procédure, face à la vacuité prétendue du dossier. « Sur le fond, ce dossier ne présente aucune difficulté à l’avocat que je suis », jure encore Me Antoine Vey. « On s’expliquera devant le tribunal et on verra, à la sortie, qui sera ridicule » menace Me Versini-Campinchi. « On interroge sur des bricoles qui ont eu lieu il y a deux ans. C’est scandaleux », cingle encore Me Blazy.

Problème, et non des moindres : à ce moment-là, aucun des avocats n’avait encore eu accès au dossier, justement, pour juger sur pièces de ce que la BRDE avait pu compiler à charge contre les gardés à vue. Le PNF, à l’heure où nous écrivons ces lignes, n’avait pas encore annoncé sa position. Ce sera un classement de l’affaire, ou un renvoi devant le tribunal correctionnel. Le feuilleton judiciaire, ravageur pour l’image du rugby français, n’a peut-être pas encore livré son épilogue.

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Les commentaires (2)
STaddict Il y a 27 jours Le 25/09/2020 à 14:49

La ligue LNR aurait tant de puissance qu’elle puisse influer sur une audition programmée par un parquet six mois à l’avance ?
C’est mal Connaître l’indépendance jalouse des magistrats...
Ce n’est pas la première affaire de Laporte concernant des irrégularités financières et ses premiers contacts avec le parquet financier... ceci expliquant cela...
Et puis le monde du football a remué tellement de choses...
...
La realité c’est qu’il y a des zones d’ombre sur l’attribution du mondial 2023 et c’est pour cela qu’Altrad à été invité à se présenter...
...
Le parquet financier a t il trouvé quelque chose ? En tout cas il a eu des soupçons

Nous en saurons plus dans les semaines qui viennent
Ou bien cela fera pschittt

Mdchol Il y a 28 jours Le 24/09/2020 à 17:08

Le monde de l’ovalie sait depuis longtemps que la réputation de B.Laporte tourne plutôt dans le côté sombre du monde des affaires... il est plutôt sain que cela transpire un peu à un moment donné. Reste à voir si ce sujet précis mérite une approche judiciaire .. Ensuite aux clubs de voir où se situent leurs intérêts dans la prochaine élection !