« Nous sommes ridicules » : immersion dans la réunion qui a enterré la saison

  • Simon Gillham, Président du CA Brive
    Simon Gillham, Président du CA Brive Icon Sport / Icon Sport / Icon Sport
Publié le / Mis à jour le

Jeudi dernier, la Ligue Nationale de Rugby a officialisé la fin de la saison 2019-2020 du Top 14 et de la Pro D2. Une décision qui semblait inéluctable après l’annonce deux jours plus tôt du plan de déconfinement présenté par le Premier Ministre Edouard Philippe. Pourtant, la (désormais) traditionnelle réunion du mercredi rassemblant les présidents des clubs professionnels s’est révélée épique. Récit.

Ni fleurs, ni couronne. Mercredi dernier, au lendemain de la présentation du plan de « déconfinement » par le Premier ministre Edouard Philippe, les présidents des clubs professionnels se sont réunis pour enterrer définitivement la saison 2019-2020. La décision de mettre fin aux derniers espoirs a fait l’objet d’une vive discussion. Un peu comme des funérailles qui tournent mal et où la famille se déchire autour d’un héritage.
Le président de la LNR Paul Goze, sans doute lassé de trop de palabres depuis un mois, n’a pris ni gants, ni masque, pour imposer l’inéluctable au plus grand nombre. L’éloge funèbre sera pour plus tard. Le patron de la Ligue a d’emblée, au nom du bureau fédéral, proposé de tirer un trait sur l’organisation d’une phase finale au mois d’août. Après le scénario numéro 1, « exit » donc le numéro 2. Une proposition à laquelle le président de l’UBB Laurent Marti, pourtant leader du Top 14, a immédiatement adhéré. Avec un enthousiasme aussi surprenant que débordant. « Autant je me suis battu pour des quarts de finale, même à huis clos, qui auraient eu un sens, autant jouer les demies et la finale à huis clos, ça n’a pas de sens, est-il intervenu. Je partage donc cette décision. » Un premier soulagement pour Goze. Puis un second avec le soutien d’Alain Carré, président de Colomiers, dont le club occupait la première place de Pro D2 lors de l’arrêt des compétitions.

Mais Paul Goze en avait gros sur la patate. Il a alors exprimé son ras-le-bol. « Je voudrais faire certaines mises au point. J’ai entendu ou plutôt j’ai lu, parce que tout le monde s’exprime dans les journaux, que la Ligue ne travaillait pas sur des scénarios de reprise, ni sur les conséquences économiques […] Si vous dîtes ça par rapport à moi, ce n’est pas grave. Mais pour les salariés de la Ligue, qui travaillent nuit et jour, c’est faux. Évidemment, tout ce qu’on a fait jusqu’à présent n’a servi à rien. Mais je m’inscris en faux quand j’entends qu’on ne travaille pas, qu’on ne prévoit rien. » Et d’insister : « Si on ne parle pas de certaines choses en réunion des présidents, c’est parce que, évidemment, quand on parle en réunion, c’est comme si on parlait dans les médias. Avant même la fin de nos réunions, les médias sont informés. C’est malheureux, mais c’est comme ça. » Aucune réaction. Drôle d’ambiance. Et Goze de reprendre : « Après cette poussée de fièvre, nous allons vous présenter la stratégie pour la saison 2020-2021. »

Roubert (Lyon) et Serrières (Racing) en opposition

Las, Paul Goze a tout de même été contraint de faire face à une opposition, certes peu nombreuse mais coriace. Le président du Lou, Yann Roubert, et le directeur général du Racing 92, Patrick Serrières, ont longtemps défendu l’idée de ne pas envoyer immédiatement les faire-parts de décès de la saison 2019-2020. « Pourquoi voulez-vous communiquer ce soir (mercredi), alors que vous rencontrez la ministre des Sports demain matin (jeudi) et que son ministère a communiqué sur une éventuelle possibilité de jouer avec une jauge à 5 000 spectateurs au mois d’août ? » a interrogé le DG du club francilien. Avant lui, le patron du club rhodanien avait peu ou prou tenu le même propos, questionnant sur l’impact financier directement lié à un éventuel versement de Canal + au titre des droits télévisés, en cas de tenue des matchs. S’en est suivi un échange vif au cours duquel Simon Gillham, président de Brive, mais aussi directeur de la communication de Vivendi (propriétaire de Canal +), a pensé bien faire en donnant la position de la chaîne cryptée. Selon ses propos : « Pour Maxime Saada, la saison est terminée. Et il ne veut pas de demi-finales et finale à huis clos. » Un propos confirmé par Paul Goze un peu plus tard : « Ce n’est pas un élément décisif dans la discussion avec notre diffuseur. » « Et puis, de toute façon, ce serait un titre au rabais », a asséné Laurent Marti. à cet instant, les voix se sont faites encore plus fortes, la tension encore plus palpable. « Nous sommes ridicules, a asséné Gillham. Jouer des phases finales en août mais on rêve. Ce sont des conneries ! » « Ce sont les rêves qui nous font avancer », a poétisé l’ancien deuxième ligne Patrick Serrières, champion de France en 90 avec le club ciel et blanc, aussi incisif dans le débat qu’il pouvait l’être dans les rucks. Mais Paul Goze a finalement clos les échanges sur un ton franchement agacé : « On va se laisser la nuit pour rêver et on communiquera demain. » Jeudi à 12 h 34, l’officialisation de la fin de la saison était actée et transmise à tous les médias. Le même jour, comme un symbole, alors que le rugby professionnel tanguait, que les présidents se déchiraient, que la LNR tremblait, Jean-Marc Manducher s’en est allé. Ancien président d’Oyonnax (1995-2015), il était d’une autre époque, d’un autre rugby. Il était, à son poste de vice-président de la LNR, un des piliers des valeurs que ce sport défend parfois à juste titre. Jean-Marc Manducher s’est éclipsé, peut-être pour ne pas voir ce qui est à venir.

Goze : « Une bombe nucléaire »

L’avenir, justement, parlons-en. Au cours de cette réunion de mercredi, Paul Goze, flanqué du directeur général de la LNR, Emmanuel Eschalier, a présenté les différents scénarios de reprise. Ils sont au nombre de trois, sur la table. D’abord, le plan A, celui jugé « prioritaire », dixit Goze. Un début de championnat dès le premier week-end du mois de septembre dans des stades à la capacité d’accueil limitée à 5 000 spectateurs dans un premier temps. Pour l’ensemble du rugby professionnel, l’envie est grande de voir cette première hypothèse de travail se matérialiser. Ensuite, le plan B, accompagné d’un « plan Marshall », toujours selon le président de la LNR. Cette hypothèse est celle qui préoccupe le plus sérieusement la Ligue à ce jour. Et pour cause, il consisterait à jouer une partie de la saison à huis clos. « Notre stratégie de lobbying est en cours pour faire entendre que le rugby professionnel, par sa structure, ne peut supporter le huis clos, a expliqué l’ancien président de l’Usap. Pour nous, ce serait une véritable catastrophe. » Voilà pourquoi ce dernier a détaillé le travail de lobbying orchestré par ses équipes auprès des pouvoirs publics. Nos confrères du Figaro ont révélé mercredi le courrier adressé au président de la République, Emmanuel Macron. D’autres ont été expédiés à différents ministères tel celui de l’économie et des finances. Plus tôt dans la semaine, Paul Goze et Emmanuel Eschalier ont rencontré (virtuellement) les conseillers sports de Matignon et de l’Elysée. Et Goze de confesser : « Ce que je vais vous dire n’engage que moi, c’est une impression, mais j’ai senti chez ces gens une forte volonté de voir le foot et le rugby reprendre très vite car ils comptent sur le sport pour refaire du lien social en cette période de chaos. Peut-être ont-ils envie qu’on parle d’autre chose que du Coronavirus ? Surtout, ils ont bien conscience que pour la France, organisant la Coupe du monde en 2023, l’effondrement du rugby professionnel aujourd’hui serait irrattrapable. » Les mots sont lourds de sens. À cet instant, dans la voix de Paul Goze, la gravité se fait entendre. L’anxiété aussi.

Et que dire du dernier scénario ? « Appelez-le comme vous voulez », a ironisé le président de la Ligue avant de donner son sentiment. « Ce scénario, ce serait de décaler le début de la saison 2020-2021 à la fin de l’année. J’ai lu que certains y seraient favorables. Prendre cette décision ne serait possible qu’en dernier recours, mais ce serait une véritable bombe nucléaire. Cela signifierait ne plus pouvoir jouer la coupe d’Europe, ne plus pouvoir jouer les matchs internationaux du mois de novembre. » Et Paul Goze de mettre en garde les présidents favorables (lire notre édition du 27 avril) à cette issue : « Si nous sommes autorisés à jouer au mois de septembre, vous ne pourrez pas bénéficier des mesures de chômage partiel jusqu’en décembre. C’est une option uniquement en cas de chaos complet. Il faut donc rester calme et arrêter de faire des déclarations intempestives dans les journaux. » Le message a été entendu. Sera-t-il écouté ?

Voir les commentaires
Sur le même sujet
Réagir