Roman d'un club : Vaquerin, vie et mort d'une idole bitteroise

  • Toujours en Bleu, il écoute les consignes de son sélectionneur aux côtés, de Gérard Cholley et Alain Paco.
    Toujours en Bleu, il écoute les consignes de son sélectionneur aux côtés, de Gérard Cholley et Alain Paco. MIDI-OLYMPIQUE / PHOTO ARCHIVES / MIDI-OLYMPIQUE
  • AV en match au dessus avec l’équipe de France.
    AV en match au dessus avec l’équipe de France.
  • Armand Vaquerin à l’échauffement.
    Armand Vaquerin à l’échauffement. MIDI-OLYMPIQUE / PHOTO ARCHIVES / MIDI-OLYMPIQUE
  • Finale du championnat de France 1980 face au Stade toulousain.
    Finale du championnat de France 1980 face au Stade toulousain. MIDI-OLYMPIQUE / PHOTO ARCHIVES / MIDI-OLYMPIQUE
  • Le septième de ces dix titres qui l’ont conduit au point d’être une icône. C’est pourquoi désormais, sa statue accueille les spectateurs du stade Raoul-Barrière.
    Le septième de ces dix titres qui l’ont conduit au point d’être une icône. C’est pourquoi désormais, sa statue accueille les spectateurs du stade Raoul-Barrière.
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Très peu de joueurs ont à ce point incarné comme lui, la ville dont il a défendu les couleurs. À Béziers, Armand Vaquerin est une légende absolue. Retour sur le destin d’un pilier hors norme qui dix fois, brandit le Bouclier.

"Si j’ai un fils," je l’appellerai Armand. Ce serment solennel, on l’a si souvent entendu depuis les années 90… Et la dernière fois que ça nous est arrivé, ça venait d’un jeune supporteur qui ne l’avait jamais vu jouer et qui n’avait peut-être jamais vu l’ASBH évoluer dans l’élite. Ce genre de promesses situe à elle seule la force d’un mythe. Oui, il est des récits ou le roman d’un club se confond avec celui d’un homme. Le grand Béziers épouse presque parfaitement le destin d’un joueur : Armand Vaquerin, pilier décédé tragiquement en juillet 1993 après avoir joué… à la roulette russe. De toute l’histoire des clubs français, il fait partie des porte-drapeaux les plus accomplis.

"Armand a une aura unique à Béziers. Supérieure à celle des autres multi-titrés, c’est incontestable. Il a débuté très jeune au poste de pilier et il s’est imposé tout de suite, notamment face au terrible pack de Brive. Et puis Armand, c’était un homme que les supporteurs pouvaient facilement croiser en ville, car il sortait beaucoup. Il était abordable, alors ça lui a donné une auréole particulière" explique notre correspondant Christian Brualla. Oui, Armand c’était Béziers. Béziers, c’était Armand. Le pilier moustachu était tout simplement en osmose avec sa ville, on ne peut pas dire mieux. Le croiser dans une virée, c’était forcément l’occasion de se valoriser pour les supporteurs : "Tu te rends compte, j’ai fait la fête avec Armand." Ainsi s’est forgé l’amour d’une région pour son héros.

Le pilier a brandi les dix titres de la période dorée (1971-1984), record absolu. En 1984 pour la finale conclue par une harassante séance de tirs au but face à Agen, il ressemblait à un vieux patriarche qui veillait sur ses hommes. Moïse qui mène son peuple vers le salut. Quand on revoit la statue de pierre à son effigie devant le stade Raoul-Barrière, on croit revoir le prophète en train d’ouvrir la mer Rouge, dans le péplum de Cecil B. DeMille. "Je me souviens de son regard. Un regard qui donnait confiance, qui donnait envie d’être son coéquipier" évoque Richard Astre. Dans la mêlée de nos souvenirs personnels, une image dit tout. La tape amicale administrée à Philippe Chamayou, 21 ans, entré en jeu au talonnage en pleine fournaise durant cette finale 1984. Pas un homme ne s’est senti aussi en confiance que le fut Chamayou ce jour-là. Armand Vaquerin n’avait que 33 ans, mais on lisait sur son visage les sillons de toute la période qui s’achevait. Ce dixième Bouclier, tout le monde s’accorde à dire qu’il représente un Everest, un total qui ne sera jamais égalé. Même les Toulousains des années 80-90 n’y sont pas parvenus.

"Je me souviens de son regard, un regard qui donnait confiance. Qui donnait envie d’être son coéquipier." Richard ASTRE

Pilier droit champion à 20 ans

Pour le premier en 1971, il faisait figure de jeune loup, une chevelure plus drue "sortie de nulle part" dixit Richard Astre. "Il n’avait pas de sélections chez les jeunes, les radars ne l’avaient pas repéré. Rendez-vous compte qu’il avait 19 ans quand il a débuté et qu’il jouait pilier droit." Pour faire face au pack de Toulon et d’André Herrero sous la pluie de Bordeaux, il avait au moins passé le cap des vingt ans. On a toujours vu en lui un "cobaye" magnifique de la méthode Raoul Barrière. Un avant que l’entraîneur biterrois avait su façonner et valoriser au-delà des conventions, en le canalisant et en le disciplinant

Il était fort physiquement mais il courait, touchait le ballon et s’intégrait parfaitement à tous les mouvements dynamiques qui faisaient l’ADN du Grand Béziers. Il passa rapidement à gauche de la mêlée pour remplacer Jean-Pierre Hortoland, dont il était l’antithèse. C’est aussi ce décalage qui rendit son irruption encore plus éclatante. Un expert de la mêlée d’un côté ; un "voltigeur" de l’autre. Armand Vaquerin n’était pas un hyper spécialiste de l’épreuve de force : "Mais les mêlées de l’époque n’étaient pas des épreuves de force. Beaucoup moins que maintenant," reprend Richard Astre. "L’effort était plus collectif, on se concentrait parfois sur un simple pas de côté pour favoriser une attaque à gauche ou une attaque à droite." On l’a souvent expliqué dans ces colonnes, aucun club ne fut plus mal jugé que l’ASB. Comme les autres, Armand Vaquerin, sa moustache et sa physionomie sévère, a suscité bien des malentendus et des erreurs d’appréciation.

Béziers, ce n’était pas un "pack de fer" au sens strict du terme ou une bande bastonneurs qui jouaient sur l’intimidation. Rapidement, ce pack bénéficia d’un avantage psychologique sur ses vis-à-vis. À l’époque, ça comptait plus que maintenant. Mais Béziers, c’était un nouveau style de jeu où les avants attaquaient autant que les trois-quarts. Les gens de bonne foi ne peuvent pas avoir oublié les départs des avants en passes intérieures courtes, l’art de franchir la ligne d’avantage "avec les gros". "Nous avions transformé les lignes, nous avions changé le jeu par rapport, par exemple, à ce que pratiquait l’école lourdaise qui s’imposait par les combinaisons de ses trois-quarts. Armand était le prototype de l’avant biterrois de l’époque et puis, il était courageux", poursuit Astre. La preuve : en 1975, il avait joué la finale face à Brive avec une fracture du scaphoïde, augmentée d’une entorse d’un genou contractée en plein match. Les remplacements n’avaient pas le caractère systématique de ceux d’aujourd’hui et le médecin présent n’avait pas donné son accord pour sa sortie. Une blessure qui lui coûta la tournée en Afrique du Sud et qui sait, une carrière internationale plus riche. Il porta néanmoins vingt-six fois le maillot bleu.

Vaquerin n’était pas le seul surdoué du pack, évidemment. Alain Estève aussi était un formidable joueur de rugby, bien plus que les méchantes caricatures qu’on faisait de lui. Les Palmié, Saisset et Paco aussi savaient se déplacer et jouer au ballon. Mais dans ce collectif, Armand a gagné une place à part, c’est incontestable. Nous l’avions ressenti physiquement en 1992 pour son jubilé, sept ans après sa retraite. Patrick Sébastien était là. Les arènes étaient remplies après un match entre les anciens de Béziers et une sélection de joueurs en activité, dont Bernard Laporte et Vincent Moscato, suspendu depuis le Tournoi des 6 Nations. Pour rendre hommage à son aîné, le talonneur de Bègles avait failli chausser les crampons, en toute discrétion. Les journalistes présents avaient été pris à part, pour ne pas citer son nom mais au dernier moment, l’affaire ne s’était pas faite, trop risquée. On se souvient de Vaquerin comme d’un héros très calme et assez peu loquace surtout quand il fallait parler en public. Il se lâchait davantage quand il était avec ses amis proches. Ce jour-là, il en était venu de partout, pas seulement de Béziers, sans se douter de ce qu’il adviendrait moins d’un an plus tard.

Une mort tragique et romanesque

Une chose est sûre, Vaquerin n’avait pas besoin de cette mort tragique pour accéder à un statut à part. Mais mourir d’une partie de roulette russe, c’est tutoyer un destin romanesque. Cette fin soudaine, digne d’un polar nordique à succès, a achevé de polir le mythe. Depuis, le spectre d’Armand Vaquerin plane sur Béziers, symbole d’une époque extraordinaire. Elle mixait triomphalement le rugby de terroir poussé à son paroxysme, à la recherche de la modernité la plus novatrice. Pour définir le lien unique qui reliait Armand à sa ville, on ne peut que reprendre les mots d’Alexandre Mognol, journaliste biterrois d’origine. Il est l’auteur d’un fameux podcast sur la mort d’Armand, "Le canon sur la tempe". Sept chapitres d’environ trois-quarts d’heures qu’on peut consulter facilement sur internet.

"Si tu écoutes les Biterrois, ils y étaient tous, ce 10 juillet 1993, dans le bar quand Armand s’est tué. Chacun raconte sa version !" André, grand-père d’Alexandre MOGNOL

En introduction de sa contre-enquête fleuve, il a écrit des mots très forts qui planteront longtemps le décor pour les générations futures : " À Béziers, lorsque les gens le croisent, tous se jettent sur lui en quête d’un mot, une bise ou un serrage de main, c’est un gage de reconnaissance et de fierté pour chacun à l’époque. Durant mon enfance et mon adolescence, mon grand-père André m’a souvent répété cette phrase : "Si tu écoutes les Biterrois, ils y étaient tous, ce 10 juillet 1993, dans le bar, quand Armand s’est tué. Chacun raconte sa version !" Ces mots résonnent encore dans ma tête et je me suis toujours demandé pourquoi ? Pourquoi cette appropriation, pourquoi toutes ces versions, toutes ces paroles sur un seul événement, un seul homme ? C’est aussi une histoire sur la rumeur, le langage et la parole dans la société. Comment les habitants d’une ville moyenne se transmettent les informations, s’identifient à un homme et s’approprient son histoire." On ne peut qu’inviter à l’écoute de ce documentaire radio. On ne le résumera pas ici, mais les propos préliminaires de son auteur résument bien l’impact hors norme d’un joueur hors norme sur sa communauté. L’une des trois grands personnages de Béziers avec Paul Riquet et Jean Moulin. Disons qu’Armand suscita une adhésion plus immédiate et plus spontanée que les deux autres. "N’écoutez pas les "on-dit", Armand était très sérieux à l’entraînement. Mais il aimait la fête, il était d’ailleurs enjoué au quotidien. Il aimait les gens et les gens l’aimaient, reprend Richard Astre. C’est vrai qu’il n’aimait pas trop les contraintes et il détestait qu’on lui fasse la morale."

Mort au "Bar des Amis", dans la ville qu’il aimait tant

En repensant à la trajectoire de ce joueur hors norme, on repense à ce que nous disait le regretté Jacques Verdier. Jeune journaliste, il avait connu la fin de cette génération et il expliquait souvent que "Le Rugby, c’était un formidable espace de liberté". Béziers était en avance dans sa vision du jeu, dans ses méthodes de préparation, mais les joueurs conservaient dans leur vie, une latitude que leur envieraient leurs descendants. Le récit de la carrière d’Armand est émaillé d’escapades en tous genres, dans les nuits parisiennes, en Aveyron, aux champignons, à la pêche aux truites avec cet art consommé qu’il avait de passer les mains sous les pierres. Depuis 26 ans, un challenge* est organisé pour lui rendre hommage, avec Camarès comme port d’attache, ce village pas facile d’accès où il aimait se ressourcer. Malgré le temps qui passe et l’évolution du rugby, il continue d’attirer les équipes de premier plan : "Il a failli s’essouffler, mais le fait d’inviter des équipes étrangères lui a donné un coup de fouet," narre Christian Brualla. Trouver un tel créneau dans les agendas ultra-planifiés des équipes modernes, c’est une performance en soi. C’est dans ce cadre intimiste qu’en 1996, on y avait croisé toute sa famille, une fille, cinq garçons ainsi que sa maman. Il y avait bien sûr Elie son aîné de deux ans, talonneur très fort lui aussi, mais plus malchanceux. Une blessure avait perturbé sa carrière, elle avait ouvert la porte à Paco qui avait su en profiter. Raoul Barrière était là, Richard Astre aussi, l’atmosphère était au pique-nique. Mais tous les souvenirs rattachés à Armand, c’est le fait qu’il aille passer du temps au Mexique qui nous frappait le plus. Il avait des attaches là-bas et ça ajoutait évidemment une note exotique au tableau.

Des aventuriers comme ça, même à l’époque, le rugby français n’en abritait pas des tonnes. La photo la plus édifiante de lui, nous cueillit un jour au début des années 80 au gré d’une lecture : il chassait dans un rang de vigne avec un chapeau, un fusil et un chien, il ressemblait à un cow-boy, un Lee Van Cleef languedocien, en plus costaud, sorti d’un western de Sergio Leone. Mettre en scène ainsi un type qui préparait une phase finale nous avait proprement sidérés. Ce n’est plus un décalage, c’est un fossé profond avec les préparations calibrées qu’on aperçoit aujourd’hui. En discutant avec des amoureux de l’AS Béziers, il y avait une autre phrase qu’on entendait presque immanquablement, c’était qu’Armand aimait "vivre la nuit", expression consacrée, qui ouvrait la porte à l’imagination. Il y croisa sans doute toutes sortes de personnages, et pas toujours des anges, évidemment. Mais c’est un matin qu’il est parti, le 10 juillet 1993, dans la ville qu’il avait tant aimée et qui l’avait tant aimé, au "Bar des Amis", bien ou mal nommé, on n’en sait trop rien.

*Cette année, le challenge Vaquerin a été annulé à cause de l’épidémie de covid-19.

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Les commentaires (2)
gabaxita Il y a 7 jours Le 26/07/2020 à 12:02

Effectivement on ne peut recommander le podcast d’Alexandre Mognol. Passionnant

zouze2 Il y a 8 jours Le 26/07/2020 à 10:43

Et Gérard Rousset...